Fleurs d'Ici

Histoires de fleurs · Mai

Jour férié, journée glanée

Glaner, c’est presque glander, et presque flâner. Ode à une pratique ancestrale, très proche de l’esprit du Slow Flower.

Touffes de primevères jaunes au bord d'un talus
La primevère, « première du printemps »

Le 1er mai, c’est le jour du muguet, une fleur pas tout à fait comme les autres : on peut l’acheter chez son fleuriste, mais aussi la cueillir soi-même dans les bois. À une lettre près, glaner, c’est glander : ne rien faire, sortir des logiques de surproduction, laisser faire la nature. Et toujours à une lettre près, glaner, c’est flâner : marcher le nez au vent, lentement. Combinez les deux et vous avez l’esprit du glanage, très proche de celui du Slow Flower.

Car le glanage, c’est plus que de la cueillette : c’est une pratique anti-gaspillage. C’est faire avec ce que l’on a, apprendre à connaître la nature qui nous entoure, respecter ses cycles et ce qu’elle a déjà produit.

Tableau de Millet : trois glaneuses courbées ramassent des épis dans un champ moissonné
Jean-François Millet, Des glaneuses, 1857, musée d’Orsay. Le glanage a longtemps été une activité presque exclusivement féminine ; Millet donne à ces ramasseuses, plus pauvres que les paysans, toute leur stature.

Glaner, marauder ou grappiller ?

Tableau de Jules Breton : des glaneuses rentrent des champs au soleil couchant
Jules Breton, Le Rappel des glaneuses, 1859, musée d’Orsay

Le glanage est une pratique ancestrale, plus ou moins tolérée selon les époques, mais la France est le seul pays à avoir légiféré explicitement sur le sujet. Autrefois, seuls les pauvres, certificat signé d’un notable à l’appui, avaient le droit de glaner, et parmi eux seulement les femmes et les enfants.

La loi distingue surtout le glanage, autorisé, du maraudage et du grappillage, interdits. Le maraudage, c’est le vol de fruits et légumes encore attachés au sol ; le grappillage, la récupération des fruits restés sur les arbres après la première récolte. Glaner, en revanche, n’est pas voler : c’est « ramasser dans les champs les épis qui ont échappé aux moissonneurs ». Une activité nécessairement diurne, pratiquée après la récolte, au vu et au su de tous et sans outils (sinon, c’est du « râtelage »).

Agnès Varda, glaneuse sensible et lucide

Le glanage, c’est une pratique de bon sens : s’assurer que rien de ce qui a été produit ne se perde, une forme de redistribution spontanée. Agnès Varda l’avait bien compris, qui lui consacra en 2000 Les Glaneurs et la Glaneuse. Le documentaire dresse le portrait de glaneurs ordinaires, à la campagne, qui racontent comment la pratique leur a été transmise par leurs parents, à la fois source de subsistance et activité sociale, presque méditative ; et de glaneurs urbains, qui ramassent les invendus des marchés ou réparent et transforment des objets jetés. Une passerelle inattendue pour réfléchir à notre gaspillage et à nos ressources.

Le film, considéré comme un chef-d’œuvre du documentaire, a même fait sortir de l’oubli un tableau : Glaneuses à Chambaudoin, de Pierre Edmond Hédouin, que la cinéaste avait fait sortir des réserves du musée d’Orsay pour le filmer. L’intérêt suscité fut tel qu’il fut restauré puis exposé.

Gravure : des glaneuses courbées dans un champ moissonné
Edmond Hédouin, Glaneuses à Chambaudoin, estampe d’après son tableau, 1858

Herbiers comestibles et thérapeutiques

On ne glane pas que des fruits et des céréales. Le houx de Noël ne se cultive pas, il se glane. La primevère, littéralement « première du printemps », pousse en abondance sur les talus et les bords de route, comme le muguet des sous-bois. Elle est comestible, et on lui prête des vertus antiseptiques.

Planche botanique de la camomille matricaire
La camomille matricaire
Planche botanique du lamier blanc
Le lamier blanc, ou ortie blanche, comestible et anti-inflammatoire
Planche botanique du pissenlit, fleur et feuilles
Pissenlit, planche d’Edward Step, 1895

« Manger les pissenlits par la racine » n’est pas si mal : toutes les parties du pissenlit sont comestibles et riches en vitamines, et il favorise le bon fonctionnement des reins, d’où son nom. Camomille matricaire, églantine ou aubépine se glanent aussi pour les tisanes. Si l’on n’ose pas se lancer seul, de plus en plus de ressources en ligne, compilées par des passionnés de botanique, aident à reconnaître les plantes. Sans jamais remplacer la médecine, il s’agit d’apprendre à exploiter le potentiel des plantes, en respectant toujours leur saisonnalité, et l’esprit responsable du glanage.

Article tiré de la newsletter Fleurs d’Ici de mai 2024.

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